Dr Fabienne Rancé : Que faut-il penser de l’allaitement maternel ?

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Dr Fabienne Rancé : Que faut-il penser de l’allaitement maternel ?

Dr Fabienne Rancé : Que faut-il penser de l’allaitement maternel ?

jeudi 31 octobre 2002, par Dr Fabienne Rancé

Le Dr Fabienne Rancé revient sur le débat du rôle de l’allaitement maternel dans le développement de l’allergie. Bénéfique ou néfaste : plusieurs études contradictoires reprises à grand bruit dans la presse ont jeté le trouble. Voici sa mise au point.

Que faut-il penser de l’allaitement maternel en terme de prévention primaire du développement des allergies chez l’enfant ?

Les maladies allergiques sont un problème majeur de santé publique dans les pays industrialisés. La prévalence de l’asthme, de la dermatite atopique et de la rhino-conjonctivite allergique chez l’enfant a considérablement augmenté au cours des trente dernières années.

Les maladies allergiques sont complexes et multifactorielles. Les facteurs génétiques sont impliqués dans la genèse de l’asthme et des allergies. Néanmoins, si l’hérédité atopique augmente le risque de développer une maladie allergique, de nombreux enfants « atopiques » sont issus de familles non atopiques.

En conséquence, la prévention est utile dans la population générale et des mesures supplémentaires sont recommandées chez l’enfant à haut risque. L’enfant à haut risque étant identifié par l’existence d’au moins un membre de sa famille au premier degré (parent ou fratrie) atteint d’une maladie allergique documentée.
Il convient de différencier :
* la prévention primaire qui vise à diminuer l’incidence des nouveaux cas d’allergie,
* la prévention secondaire qui essaie de réduire l’évolution et la durée de l’allergie quand elle est installée,
* la prévention tertiaire dont l’objectif est de limiter les invalidités fonctionnelles liées à la maladie.

L’allaitement maternel était reconnu comme un des maillons de la prévention primaire de l’asthme et des maladies allergiques. L’étude de Sears et coll. paru dans le Lancet du 21 septembre 2002 met en cause le bénéfice de l’allaitement maternel.

Alors que le pourcentage d’allaitement en France est très bas, évalué à 30%, faut-il toujours favoriser l’allaitement maternel dans la prévention primaire des allergies ?

- L’étude de Sears et coll.
* L’étude récente de Sears et coll. est menée dans une cohorte de 1037 nouveau-nés suivis jusqu’à l’âge de 26 ans comportant 49% de nouveau-nés allaités au moins 4 semaines.
* Les enfants allaités sont plus souvent sensibilisés au chat, aux acariens et aux pollens de graminées (objectivés par des tests cutanés >ou= 2 mm).
* En cas d’allaitement maternel, le risque de développer une sensibilisation est multiplié par 1,94 à l’âge de 13 ans et le risque d’être asthmatique multiplié par 2,40 à l’âge de 9 ans.

- Les études en faveur du rôle protecteur de l’allaitement maternel
* La première étude relevant un effet protecteur de l’allaitement maternel est attribué à Grulee et coll. en 1936. Depuis, plusieurs études attestent du rôle bénéfique de l’allaitement maternel. [1] ; [2] ; [3] ; [4] ; [5]
* Il faut tenir compte de la durée de l’allaitement. Dans une étude prospective menée chez 2187 nouveaux-nés Oddy et coll. [3] enregistrent une réduction significative de l’asthme à l’âge de 6 ans si l’allaitement est exclusif et prolongé au moins pendant 4 mois après la naissance.
* L’étude la plus récente dénommé « GINI » pour German Infant Nutritional Intervention est une étude prospective, randomisée conduite pour apprécier les effets de 3 différentes formules infantiles chez des nourrissons à haut risque atopique [6]. Comparant les 865 enfants exclusivement allaités pendant 4 mois et les 256 enfants alimentés par une formule à hydrolyse partielle ou complète, les auteurs montrent que l’incidence de la dermatite atopique à l’âge de 1 an est réduite de moitié dans le groupe des enfants exclusivement allaités (OR 0,47 et IC 95% 0,30 - 0,74).

- En résumé, les études randomisées en double aveugle, prospectives interventionnelles, permettent de retenir que chez l’enfant non sélectionné l’allaitement maternel diminue le risque d’eczéma, d’allergie alimentaire et d’asthme, s’il est poursuivi au moins 4 à 6 mois et s’associe à une diversification retardée après l’âge de 4 mois.

Les conclusions

- Les données de la littérature argumentent avec autant d’études négatives ( [7] ; [8] ; [9] ; [10] ; [11]) que positives le rôle de l’allaitement maternel dans la prévention de l’asthme et des maladies allergiques.

- Aucun mécanisme plausible ne peut expliquer un risque accru d’asthme en cas d’allaitement. L’étude de Sears et coll. argumente plutôt les difficultés de reconnaissance des différents phénotypes de l’asthme chez l’enfant et aussi de l’interprétation des études épidémiologiques.
- Les études « rétrospectives » apportent des biais liés aux recueils de données qui peuvent être oubliées.
- Les variations biologiques de la composition du lait maternel sont aussi à prendre en considération.
- Nous disposons, par contre, de bien d’autres facteurs clairement établis pour promouvoir l’allaitement maternel
* prévention des infections, lien psychologique entre la mère et l’enfant …
* Les nourrissons qui ne sont pas nourris au sein sont statistiquement plus souvent admis à l’hôpital pour une bronchiolite à VRS. Cette infection est associée à un risque élevé d’élévation des IgE totales, de sensibilisation aux aéroallergènes et d’asthme. On estime que 20% des nourrissons qui ont présenté une bronchiolite sévère justifiant une hospitalisation développeront ultérieurement un asthme.

L’allaitement maternel poursuivi au moins 4 à 6 mois et associé à une diversification retardée après l’âge de 4 mois doit rester une des recommandations pour la prévention de l’asthme et des allergies. Une des perspectives d’avenir pourrait être de supplémenter en probiotiques les mères allaitantes ou les jeunes nourrissons allaités. [12]

Références
Arne Host A et Suzan Halken, Can we apply clinical studies to real life ? Evidence-based recommendations from studies on development of allergic diseases and allergy prevention. Allergy 2002 ; 57 : 389-97

Sears MR, Greene JM, WillanAR, Taylor DR, Flannery EM, CowanJO, Herbison P, Poulton R. Long-term relation between breastfeeding and development of atopy and asthma in children and young adults : a longitudinal study. Lancet 2002 ; 360 : 901-7.

Schoetzau A, Filipiak-Pittroff B, Koletzko S, Franke K, von Berg A, Grübl A et al. Effect of exclusive breast-feeding and early solid food avoidance on the incidence of atopic dermatitis in high-risk infants at 1 year of age. Pediatr Allergy Immunol 2002 ; 13 : 234-42.

Kajosaari M, Saarinen UM. Prophylaxis of atopic disease by six months’ total solid food elimination. Acta Paediatr Scand 1983 ; 72 : 411-4.

Bach JF. Mechanisms of disease : the effect of infections on susceptibility to autoimmune and allergic diseases. N Engl J Med 2002 ; 347 : 911-20.


Le Dr Fabienne Rancé est particulièrement concernée par l’allergie chez l’enfant.

Sa mise au point est claire : l’allaitement maternel reste un des seuls moyens actuellement à notre disposition pour influencer le développement de l’allergie.


[1Aberg et coll. Acta Paediatr Scand 1989

[2Kaufman et coll. Ann Allergy 976

[3Oddy WH, Holt PG, Sly PD, Read AW, Landau LI, Stanley FJ, Kendall GE, Burton PR. Association between breastfeeding and asthma in 6 year old children : findings of a prospective birth cohort study. BMJ 1999 ; 319 : 815-19.

[4Wafula et coll. East Afr Med J 1999

[5Romieu et coll. J Asthma 2000

[6Schoetzay et coll. Pediatr Allergy Immunol 2002

[7Kaplan et coll. J Epidemiol Commun Health 1985

[8Taylor et coll. J Epidemiol Commun Health 1983

[9Wright et coll. Thorax 2001

[10Rusconi F et coll. Am J Respi Crit Care Med 1999

[11Wright et coll. J Allergy Clin Immunol 1999

[12Kalliomaki M, Salminen S, Arvilommi H, Kero P, Koskinen P, Isolauri E. Probiotics in primary prevention of atopic disease : a randomised placebo-controlled trial. Lancet 2001 ; 357 : 1076-9.