12 janvier 2026 ·  · 2 lectures

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L’immunothérapie sublinguale (SLIT) aux acariens est bien établie dans les recommandations pour les enfants scolarisés. Cependant, nos préoccupations quotidiennes demeurent très concrètes : au-delà de l’amélioration des symptômes, a-t-elle un impact sur les infections, les hospitalisations, les prescriptions d’antibiotiques et les coûts pour le système de soins ? Ces questions restent d’actualité, même lorsqu’on s’éloigne des essais cliniques très contrôlés.

L’étude japonaise de Y. Okubo et coll., publiée en 2025 dans Allergy, exploite une base de données gigantesque d’assurances pour comparer plus de 10 000 enfants traités par comprimés sublinguaux acariens (Miticure, Actair) à des témoins appariés, suivis pendant trois ans. Elle tente ainsi de répondre à une question simple, mais cruciale : la SLIT aux acariens « vaut-elle » ses contraintes, en vraie vie, chez les 5–19 ans ayant une rhinite allergique ?

Sur le site allergique.org, nous avons déjà abondamment discuté de l’efficacité clinique de la SLIT acariens dans le traitement de la rhinite allergique chez l’enfant et elle est évidemment très largement démontrée. Cette étude apporte un éclairage « santé publique » et antibiotique particulièrement intéressant pour la pratique médicale.
Real-World Effectiveness for Sublingual AllergenImmunotherapy Among School-Aged Childrenand Adolescents Yusuke Okubo and al.

Méthode

  • Étude de cohorte rétrospective, à partir de la base de données de remboursements JMDC (environ 15 millions d’assurés au Japon), incluant 1 746 401 enfants et parents ayant un diagnostic de rhinite allergique.
    • Une cohorte rétrospective reconstitue a posteriori le parcours de patients à partir de dossiers existants (ici, données de remboursement) pour comparer les trajectoires des groupes exposés et non exposés. En savoir plus
  • Population : enfants et adolescents âgés de 5 à 19 ans qui ont reçu des comprimés d’acariens SLIT (Der p/Der f) entre 2015 et 2021.
    • Parmi les 13 449 initiateurs de SLIT, on compte finalement 10 985 paires après l’étape d’appariement.
  • Appariement par propensity score (PS) sur une multitude de variables (âge, sexe, comorbidités, utilisation des soins et des médicaments avant SLIT, caractéristiques des structures de soins).
    • Le propensity score représente la probabilité qu’un patient donné reçoive un traitement en fonction de ses caractéristiques. Il permet de créer des groupes traités/témoins plus équitables qu’un simple ajustement. En savoir plus
  • Trois ans après le début de l’entretien avec SLIT, les critères principaux suivis étaient :
    • Coûts globaux en matière de santé, y compris les frais d’hospitalisation et de soins ambulatoires.
    • Critères secondaires : nombre de jours de traitement (DOT) par antibiotiques, corticoïdes systémiques, antihistaminiques, anti-LTRA, etc., ainsi que les coûts des médicaments.
  • Analyses de robustesse :
    • Event-study design : modélisation de l’évolution des critères avant/après introduction de SLIT pour simuler le scénario contrefactuel sans traitement.
      Event study
    • Une méthode appelée « approche intention de traiter » avec pondération par probabilité inverse de censure (IPCW) est utilisée pour prendre en compte la diminution de l’observance au fil du temps.

Résultats

  • Coûts et recours aux soins  :
    • Aucune augmentation notable des dépenses globales en santé à 36 mois (écart moyen d’environ +38 000 yens par bénéficiaire, avec une marge d’erreur suffisamment large pour inclure zéro ; rapport de dépenses : 1,089).
    • Hausse de 44 % de l’utilisation globale des ressources de soins (jours de consultations, examens, etc.), traduisant un suivi plus intensif des patients sous SLIT.
    • Diminution nette du nombre de jours d’hospitalisation (ratio ≈ 0,35), soit une réduction d’environ 0,9 jour par patient sur trois ans.
  • Médicaments  :
    • Baisse de la consommation globale d’antibiotiques : rapport d’environ 0,86 (environ 4,3 jours de traitement en moins par patient en trois ans).
    • Diminution de l’utilisation de corticoïdes systémiques (ratio d’environ 0,79), ce qui suggère une meilleure gestion des exacerbations respiratoires.
    • Augmentation parallèle de certains traitements de fond (par exemple antihistaminiques, anti-LTRA), ce qui indique un renforcement de la prise en charge globale dans le groupe SLIT.
  • Analyses supplémentaires :
    • Effets similaires dans les deux tranches d’âge (5–10 ans et 11–19 ans).
    • Résultats robustes dans les différentes approches statistiques (PS-matching, event-study, intention de traiter, IPCW).

Discussion

  • Voici les résultats de l’étude :
    • L’utilisation de la SLIT chez les enfants et les adolescents, dans la vie réelle, entraîne une diminution des hospitalisations et de la consommation d’antibiotiques, sans entraîner une augmentation des dépenses globales de santé, malgré une hausse attendue des consultations et de certains traitements de fond.
    • L’étude confirme que l’immunothérapie ne se limite pas à « soulager le nez », mais qu’elle peut effectivement réduire les complications infectieuses respiratoires et les crises d’asthme, probablement grâce à une meilleure gestion de l’inflammation et à une restauration de la réponse antivirale innée.
  • Hypothèses  :
    • Réduction de l’IgE fonctionnelle et de la liaison croisée sur les cellules dendritiques plasmacytoïdes, entraînant une production accrue d’interférons de type I et une amélioration de la défense antivirale.
    • Amélioration des symptômes de rhinite, limitant les sinusites, les toux persistantes et les prescriptions inappropriées d’antibiotiques.
    • Suivi plus régulier et intensification raisonnée des traitements de fond de l’asthme (ICS, LTRA), contribuant à la baisse des hospitalisations.
  • Limites  :
    • Données de remboursement : risque de classification erronée des diagnostics (codes CIM-10) et absence de données cliniques détaillées (score symptomatique, VEMS…).
    • Population spécifique (enfants dont les parents sont couverts par des assurances d’entreprise japonaises), ce qui pourrait entraîner un biais socio-économique.
    • Adhésion à la SLIT modérée après trois ans (environ 50 % de « hauts observants »), ce qui limite la généralisation, mais représente mieux la réalité.
    • Suivi limité à trois ans : les effets au-delà de l’arrêt de la SLIT restent à documenter.

Conclusion

Cette vaste étude sur des enfants et des adolescents souffrant de rhinite allergique aux acariens montre que l’introduction de comprimés de SLIT entraîne une baisse durable des hospitalisations et de l’utilisation d’antibiotiques. Les surcoûts à court terme sont minimes et pourraient être compensés si les avantages persistent au-delà de trois ans. Elle défend l’utilisation de la SLIT comme une stratégie non seulement curative, mais aussi potentiellement préventive contre les complications infectieuses respiratoires et les crises d’asthme.

Pour le praticien, ces données confortent les directives médicales suggérant la prescription précoce d’immunothérapie spécifique (ITA) dès 5 ans dans les rhinites allergiques modérées à sévères mal contrôlées, tout en rappelant l’enjeu majeur de l’observance et du suivi régulier. En France, ces données nourrissent les discussions sur les coûts associés à l’ITA et sur la lutte contre l’utilisation excessive d’antibiotiques : un investissement thérapeutique dirigé par un allergologue peut entraîner une diminution des hospitalisations et de la consommation d’antibiotiques.


Le mot de l'allergo

Cette étude japonaise tombe à pic pour alimenter nos discussions de consultation avec les familles : « Docteur, à quoi sert vraiment ce comprimé sous la langue, hormis éviter le nez bouché ? » En effet, nous savons maintenant que, dans la vraie vie, chez des milliers d’enfants, la SLIT acariens s’accompagne d’un peu plus de visites médicales programmées, mais nettement moins d’hospitalisations et d’antibiotiques. Dit autrement, on transforme des crises imprévisibles aux urgences en un suivi coordonné par l’allergologue.

Bien que certaines questions aient été résolues, il reste encore des énigmes non élucidées. Les données sont japonaises, issues d’une population socio-professionnelle spécifique, et ne disent rien de la qualité de vie ou de la prévention à long terme de l’asthme. L’observance chute de moitié en trois ans, ce qui ressemble furieusement à ce que nous observons en cabinet. Il reste donc à inventer, chez nous, des parcours d’ITA plus engageants, mieux expliqués, peut-être appuyés par le numérique, pour que les familles tiennent la durée. En attendant, ce travail nous donne des arguments solides pour défendre la SLIT acariens comme un investissement raisonnable en santé publique : elle coûte, mais elle évite des coûts plus lourds, en lits d’hospitalisation, en antibiotiques et en jours d’école perdus.

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