22 décembre 2025 ·  · 300 lectures

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Au milieu des crèmes hydratantes, des traitements de biothérapie et des allergènes alimentaires, il est facile d’oublier que la peau se « nourrit » également par l’assiette. Cette étude de Ryczaj, Beken et Akdis examine l’impact des macro- et micronutriments, des probiotiques et des différents régimes sur l’intégrité de la barrière cutanée et le développement de la dermatite atopique (DA).

Cette étude s’inscrit dans le cadre de la théorie de la barrière : les agressions mécaniques, les détergents, la pollution, la dysbiose cutanée et intestinale peuvent affaiblir la barrière cutanée, ce qui active les cytokines IL-1, IL-25, IL-33 et TSLP, entraînant une réponse immunitaire de type Th2. L’article examine comment une alimentation « protectrice » ou ultra-transformée peut renforcer ou compromettre cette barrière, de la grossesse à l’âge adulte. Feeding the Skin Barrier : The Impact of Macro- and Micronutrients on Skin Barrier Function
Klaudia Ryczaj and al.

Méthode

  • Revue narrative de la littérature qui se concentre sur les sujets suivants :
    • micronutriments (vitamines A, B, C, D, E, fer, zinc, cuivre, sélénium),
    • macronutriments (protéines, fibres, acides gras),
    • autres composés (probiotiques, polyphénols),
    • types de régimes (occidental, méditerranéen, végétarien/végétalien),
    • alimentation maternelle et risque de DA.
  • Sources et types d’études
    • études observationnelles (cohortes, études transversales, cas-témoins),
    • essais randomisés contrôlés (RCT) de supplémentation,
    • méta-analyses et rapports EAACI sur « immunonutrition » et fibres.

Pour lmieux comprendre a notion de TEWL (transepidermal water loss)

Résultats

  • Micronutriments : ce sont les « briques » de la barrière
    • Vitamine C : un antioxydant qui renforce le collagène et les céramides ; des niveaux élevés dans le lait maternel ont été associés à une diminution des DA chez le nourrisson.
    • Vitamine E : un antioxydant et un anti-inflammatoire ; une étude clinique randomisée de 400 UI/j a amélioré les résultats cliniques et la qualité de vie.
    • Vitamines A et B12 : des déficits ont été associés à une DA plus sévère et à un plus grand nombre d’infections à S. aureus.
    • Vitamine D : de nombreuses études démontrent des taux sériques plus bas en DA, et une amélioration modeste mais réelle est observée avec une supplémentation (1600 UI/j). Toutefois, toutes les études ne convergent pas.
    • Le fer et le zinc : des carences fréquentes en DA ; la supplémentation maternelle en fer/folates pendant la grossesse réduit le risque de DA chez l’enfant. De faibles taux de zinc sont associés à un pH cutané élevé et à une DA plus sévère.
  • Les macronutriments : le gras, le bon et le mauvais.
    • Fibres/prébiotiques : grâce au microbiote et aux SCFA, elles semblent offrir une protection contre la DA (un effet préventif et une légère amélioration du SCORAD ont été observés dans un essai FOS).
    • Oméga-3 : La supplémentation en oméga-3 de la mère pendant la grossesse diminue légèrement le risque d’eczéma chez l’enfant à risque. Les bénéfices thérapeutiques de la prise orale par l’enfant restent inconstants.
    • Oméga-6 : essentiels à la création de lipides de protection, mais un excès (rapport oméga-6/oméga-3 déséquilibré) et certaines formes (GLA) n’ont pas démontré de véritable effet préventif ou curatif.
    • Graisses saturées et trans : la consommation de viande grasse, de fast-food, de margarine et de produits frits est liée à une incidence plus élevée de DA et à des poussées plus graves, en particulier chez les jeunes adultes.
  • Probiotiques, polyphénols et profils alimentaires
    • Probiotiques : Certains essais cliniques randomisés (RCT) suggèrent un effet préventif (notamment avec Lactobacillus rhamnosus GG autour de la naissance), mais les résultats sont hétérogènes. En traitement de la DA, l’effet est au mieux modeste.
    • Polyphénols : Les données cliniques sont limitées, mais encourageantes (par exemple, les polyphénols de pomme améliorent le prurit et le sommeil).
    • Régime occidental : prédominance d’aliments ultra-transformés, de sucres, d’AGEs, d’excès d’oméga-6 et de graisses saturées, ce qui entraîne un stress oxydatif, une dysbiose et une augmentation du risque de maladies allergiques.
    • Régimes méditerranéen et végétarien : abondance de fruits, de légumes, de fibres et d’huiles riches en MUFA (huile d’olive), caractéristiques associées à un profil anti-inflammatoire, à une amélioration des marqueurs de la perméabilité intestinale et à une réduction du risque de maladies auto-immunes. Toutefois, les résultats de certaines études sont contradictoires.
    • L’alimentation maternelle (légumes, fruits, yaourts, poissons, végétarisme) est associée à une baisse du taux de DA chez l’enfant, indépendamment des mutations FLG. À l’inverse, la surconsommation de viandes, de fast-food, de sucre libre et de margarine accroît ce risque.

Discussion

L’article confirme que la peau atopique ne se résume pas à une question de génétique ou de crème émolliente : la qualité de l’alimentation dès la vie fœtale affecte le stress oxydatif, le microbiote, les cytokines et les lipides de la barrière cutanée.

Les preuves les plus convaincantes portent sur :

  • la prévention par un « bon profil » alimentaire maternel (riche en fruits, légumes, yaourts, en poissons gras et en apport raisonnable de viande transformée et ultra transformée) ;
  • un possible bénéfice de la vitamine D et E, et de la correction des carences en fer et en zinc sur la sévérité de la DA.
  • En revanche, l’idée de tout régler grâce à des compléments alimentaires est clairement remise en question : la revue met en évidence les risques de surdosage et l’absence de preuves solides pour la plupart des « cures » à la mode (oméga-6, huiles de bourrache, probiotiques en traitement, cocktails antioxydants).
  • Les limites sont majeures : hétérogénéité des protocoles, des doses, des populations ; très peu d’études évaluent directement la barrière (TEWL, lipides, microbiote cutané) plutôt que le seul SCORAD. Les auteurs appellent à des essais d’intervention plus rigoureux, intégrant la métabolomique, le microbiome et la génétique.

Conclusions

Pour la pratique, cette revue incite à :

  • dépister les déficits en vitamine D, en fer, en zinc et parfois en B12 chez les patients atteints de DA sévère, plutôt que de distribuer des suppléments « au hasard » ;
  • promouvoir un régime de type méditerranéen varié, riche en végétaux, légumineuses, poissons gras et huiles peu transformées, pauvre en ultra-transformés, fritures, sucres libres et charcuteries ;
  • ntégrer l’alimentation maternelle dans les messages de prévention du « mar­che atopique » avec les conseils sur l’hydratation cutanée et l’introduction précoce des allergènes.

Le mot de l'allergo

"Vous êtes ce que vous mangez". Cette étude fournit des preuves pour appuyer cette phrase. On y retrouve tous les suspects habituels : la vitamine D, qui est meilleure quand elle remonte ; le zinc, qui manque chez les personnes atteintes d’eczéma ; les oméga-3, qui sont trop timides face à une marée d’oméga-6 ; et les aliments ultra-transformés, qui font flamber la barrière. De l’autre côté se trouve une image d’une assiette « anti-eczéma », très ordinaire : des légumes et des fruits de diverses couleurs, des légumineuses, de l’huile d’olive, un peu de poisson gras… rien qui ressemble à une potion magique en capsule.

Une remarque importante des auteurs : le surdosage en vitamines liposolubles A, D et E est un problème aussi important que leur carence et parfois pire. On ne prend pas ces vitamines "au cas où", on les prend quand on en manque.

Pour nous, allergologues, l’intérêt est double. Tout d’abord, cela fournit des preuves concrètes pour répondre à la question récurrente : « Docteur, qu’est-ce que je dois manger pour mon eczéma ? » De plus, cela souligne l’importance de considérer le régime alimentaire avant d’envisager une thérapie biologique, en particulier la variété des aliments consommés et, chez la femme enceinte, le contenu du panier d’épicerie. Il reste à transformer cette science en outils simples, tels que des fiches pratiques, des ateliers de cuisine ou encore une collaboration avec les diététistes. Peut-être un jour verra-t-on des essais cliniques où l’on randomisera non pas une molécule, mais un véritable mode de vie protecteur.

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