26 janvier 2026 ·  · 23 lectures

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La rhinite allergique se juge désormais aussi à la satisfaction réelle des patients, car l’insatisfaction pousse à empiler les traitements, à les arrêter, et à multiplier les prises “en urgence”. À partir de 28 177 journées déclarées dans l’appli MASK-air, le rapport EAACI 2025 montre qu’en vie réelle les sprays intranasaux (corticoïdes, et surtout associations INAH+INCS) sont globalement plus satisfaisants que les antihistaminiques oraux, et que la co-médication est un marqueur de contrôle insuffisant, appelant à mieux éduquer, réévaluer… voire discuter une immunothérapie.

La rhinite allergique demeure l’une des maladies les plus courantes en allergologie, mais les patients ne se contentent plus d’un simple « nez qui coule un peu moins ». Ils évaluent et ajustent leurs traitements, prennent plusieurs médicaments en même temps et les arrêtent parfois lorsqu’ils ne sont pas satisfaits. Ainsi, la satisfaction réelle à l’égard du traitement devient un enjeu crucial, car elle influence l’observance, la persistance et l’utilisation (ou l’abus) de médicaments associés.

Le rapport du comité méthodologique de l’EAACI, conduit par B. Sousa-Pinto et coll. et publié dans Allergy en 2025, s’attaque précisément à cette question. Il utilise les données de l’application MASK-air pour effectuer une analyse en situation réelle des différentes classes de médicaments utilisés pour traiter la rhinite allergique. Les résultats sont basés sur deux critères très concrets : le degré de satisfaction déclaré par les patients et la fréquence de co-médication.

Au-delà des résultats chiffrés, ce travail illustre la capacité de l’EAACI à structurer une démarche moderne : données numériques en vie réelle, méthodologie statistique robuste, intégration dans ARIA 2024–2025 et production de recommandations vraiment centrées sur le patient.

Méthode

  • Type d’étude
    • Il s’agit d’une étude observationnelle en vie réelle, utilisant les données de l’application mobile MASK-air, disponible dans une trentaine de pays.
    • Population : les participants doivent être âgés d’au moins 16 ans (ou de 13 ans selon la législation locale) et déclarer souffrir d’une rhinite allergique entre mai 2023 et juin 2024.
  • Source de données : appli MASK-air
    • Chaque jour, le patient évalue ses symptômes via plusieurs échelles visuelles analogiques (EVA) 0–100 et indique les traitements utilisés (liste de spécialités, prescrites ou en OTC).
    • Lorsqu’il signale un traitement pour rhinite, il évalue également sa satisfaction globale à l’égard de ce traitement sur une EVA (« VAS satisfaction », 0 = pas du tout satisfait, 100 = totalement satisfait).
    • Pour en savoir plus sur les EVA, on peut consulter par exemple : Échelle visuelle analogique de la douleur.
  • Médicaments analysés
    • Quatre grandes classes :
      • corticostéroïdes intranasaux (INCS) ;
      • antihistaminiques intranasaux (INAH) ;
      • associations fixes INAH+INCS ;
      • antihistaminiques oraux (OAH).
    • Analyse séparée de plusieurs molécules au sein de chaque classe (par exemple fluticasone furoate, fluticasone propionate, desloratadine, rupatadine, fexofénadine…).
  • Critères de jugement
    • Niveau de satisfaction (VAS satisfaction) pour chaque jour où un traitement est pris.
    • Probabilité d’être utilisé en co-médication (c’est-à-dire en association, le même jour, avec au moins un autre traitement de rhinite).
  • Analyse statistique
    • Modèles de régression multivariée ajustés en fonction des caractéristiques des utilisateurs et du niveau de contrôle de la rhinite (score combiné symptômes-médicaments, CSMS).
    • Pour une présentation pédagogique de la régression logistique multivariée, on peut se référer à cette page Wikipédia.

Résultats

  • Données analysées
    • Parmi les 1 691 utilisateurs de MASK-air qui remplissaient les critères, 28 177 journées ont été prises en compte.
    • Pour toutes les classes de médicaments, l’utilisation concomitante est associée à une satisfaction moindre, ce qui suggère que le recours à plusieurs traitements traduit souvent une rhinite insuffisamment contrôlée.
  • Comparaison des classes de médicaments (monothérapies)
    • Les OAH (antihistaminiques oraux) sont les moins satisfaisants : la VAS satisfaction est en moyenne inférieure de 1,7 point à celle des INCS et de 2,1 points à celle des combinaisons INAH+INCS.
    • Les INCS (corticoïdes intranasaux) et, surtout, les associations INAH+INCS obtiennent les meilleurs niveaux de satisfaction déclarée en monothérapie.
  • Co-médication
    • Les INCS sont plus souvent utilisés en co-médication que les antihistaminiques oraux ou que les associations INAH+INCS (OR autour de 1,3).
    • Cette co-médication peut refléter la gravité plus importante des patients exposés aux INCS, ou une tendance à « empiler » les traitements lorsqu’on vise un contrôle optimal.
  • Comparaison des molécules individuelles
    • La fluticasone furoate et la fluticasone propionate sont souvent utilisées en association, ce qui suggère qu’elles sont réservées plus volontiers aux patients présentant des symptômes plus graves.
    • Parmi les antihistaminiques, la desloratadine et la rupatadine semblent procurer une satisfaction accrue, tandis que la fexofénadine est davantage utilisée en co-médication, ce qui laisse penser qu’elle n’est pas suffisante seule dans de nombreux cas.

Discussion

  • Ce que montre l’étude
    • L’application a permis de mesurer de façon structurée le « ressenti » des patients. Les classes de traitements se distinguent clairement, alors que les essais randomisés montrent souvent des efficacités proches.
    • Les antihistaminiques oraux sont probablement utilisés trop tard dans l’histoire de la crise et ils sont alors moins satisfaisants que les sprays intranasaux, en particulier les associations INAH+INCS, en monothérapie.
  • Apports méthodologiques
    • L’EAACI, par l’intermédiaire de son comité méthodologique, démontre qu’il est possible d’incorporer des données numériques de la vie réelle (MASK-air) dans la révision des lignes directrices ARIA 2024–2025.
    • MASK-airest déjà reconnue comme « Good Practice » par la Commission européenne et « Best Practice » par l’OCDE pour l’intégration des maladies chroniques, ce qui renforce la crédibilité de ces résultats.
  • Limites
    • Diagnostic auto-déclaré de rhinite allergique, non confirmé systématiquement par un allergologue.
    • Biais de sélection : utilisateurs relativement technophiles, peut-être plus impliqués que la moyenne.
    • On observe des corrélations sans prouver de lien de causalité : une faible satisfaction peut découler de la sévérité initiale autant que du médicament choisi.
  • Conséquences pratiques pour le cabinet
    • Centrer nos prescriptions sur les corticoïdes intranasaux et, lorsque c’est pertinent, sur les associations INAH+INCS, en expliquant clairement leur mode d’action et la nécessité d’un usage régulier.
    • Rappeler le caractère avant tout préventif des antihistaminiques oraux, qui doivent idéalement être pris en amont ou au tout début des symptômes, et non comme un « pommier magique » à avaler en urgence quand la crise est déjà installée.
    • S’assurer de la satisfaction du patient, au-delà des seuls symptômes (« Avec ce spray, êtes-vous vraiment satisfait de votre nez et de vos yeux ? »).
    • Utiliser MASK-air comme outil d’enseignement et de suivi, en s’inscrivant dans la continuité des approches ARIA et EAACI.

Pour un rappel sur le couplage rhinite–asthme et l’intérêt d’un contrôle rigoureux de la rhinite, on pourra relire la brochure « La rhinite mène-t-elle à l’asthme ? », déjà mise en ligne sur allergique.org.

Conclusion

En s’appuyant sur des dizaines de milliers de journées déclarées par des patients dans MASK-air, ce rapport de l’EAACI confirme un message simple mais puissant : tous les traitements de la rhinite allergique ne procurent pas le même niveau de satisfaction en vraie vie, et les sprays intranasaux, seuls ou en association, prennent clairement l’avantage sur les antihistaminiques oraux. En donnant une place centrale à la voix du patient, en s’adossant à une méthodologie solide et en intégrant ces données dans ARIA, l’EAACI montre la voie d’une allergologie numérique, pragmatique et vraiment centrée sur les besoins de nos patients. Prévenir reste toutefois préférable à guérir : quand un patient doit multiplier les médicaments ou que ceux-ci « ne font plus effet », il devient urgent de discuter d’une immunothérapie allergénique, seul traitement capable de modifier durablement l’histoire naturelle de sa rhinite.


Le mot de l'allergo

Ce travail s’inscrit dans une profonde évolution de notre pratique. Nous ne pouvons plus nous contenter de « respecter les recommandations » en empilant des pilules et des sprays. Dans nos consultations, nous voyons tous ces patients qui jonglent avec différents antihistaminiques, ajoutent un spray au hasard, puis abandonnent tout parce qu’ils n’obtiennent pas le soulagement attendu. MASK-air nous rappelle que, du point de vue du patient, les antihistaminiques oraux ne suffisent souvent pas et que les corticoïdes intranasaux, pourtant au cœur d’ARIA depuis des années, restent sous-valorisés.

Cete étude fait écho à plusieurs articles déjà publiés sur allergique.org, qui questionnent la place respective des traitements locaux et généraux dans la rhinite allergique. On pense bien sûr à « La rhinite allergique : comparaison du traitement local avec le traitement systémique », qui montrait déjà la supériorité des traitements intranasaux pour soulager la crise. Le « Podcast : la rhinite allergique » replace ces choix thérapeutiques dans une vision globale de la maladie, tandis que « La rhinite allergique de l’enfant est bien nez quelque part » insiste sur l’enjeu de repérage précoce et de prévention. L’article présent vient compléter ce triptyque en ajoutant la voix des patients, mesurée au quotidien dans leur vie réelle.

Il faut aussi redonner aux antihistaminiques oraux leur vraie place : celle d’un traitement de fond ou de prévention, à commencer avant la pleine saison pollinique ou dès les premiers picotements, quand l’inflammation est encore modérée. Pris régulièrement en amont, ils peuvent lisser les symptômes et limiter les pics. Avalés « en pompier » au milieu d’une crise avec obstruction nasale, conjonctivite et éternuements en salves, ils déçoivent presque toujours, d’où le sentiment d’inefficacité capté par MASK-air. Aux stades tardifs, ce sont les corticoïdes intranasaux, éventuellement associés à un INAH, qui offrent le meilleur rapport effort/bénéfice pour le patient.

Ce rapport met donc en lumière deux leviers d’action très concrets pour les allergologues : mieux expliquer le timing d’utilisation des antihistaminiques oraux, pour qu’ils retrouvent leur rôle préventif, et simplifier les schémas thérapeutiques autour de sprays intranasaux correctement utilisés. Et lorsque, malgré ces optimisations, les médicaments deviennent insuffisants ou trop nombreux, c’est le signal d’alarme : il est temps de proposer une immunothérapie allergénique, qui vise enfin la cause plutôt que les seuls symptômes. À nous, praticiens, d’intégrer ces résultats dans nos protocoles, d’évaluer régulièrement la satisfaction de nos patients et, pourquoi pas, de recommander l’utilisation de MASK-air à ceux qui sont disposés à surveiller leur rhinite au quotidien. De cette manière, la médecine de précision s’enracinera véritablement dans notre cabinet.

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