Pendant longtemps, nous avons surtout parlé de contrôle : moins de symptômes, moins de salbutamol, moins de corticoïdes oraux, moins d’exacerbations. C’était déjà beaucoup, surtout pour les patients dont les voies aériennes semblaient avoir signé un pacte de nuisance permanente. Le consensus EUFOREA change l’angle : l’objectif n’est plus seulement de calmer la bataille, mais d’obtenir une rémission durable, mesurable, avec la charge thérapeutique la plus faible possible. Cette approche concerne l’asthme, la rhinite allergique et la rhinosinusite chronique avec polypes, désormais pensés comme des expressions anatomiques d’une même inflammation respiratoire de type 2 dans de nombreux cas. L’article de référence est celui de Virchow et al. Remission in Global Airway Diseases : EUFOREA Consensus Paper
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Méthode
Il s’agit d’un document de consensus international coordonné par EUFOREA, à partir d’une réunion d’experts organisée à Rome en octobre 2025. Le groupe réunissait des spécialistes d’allergologie, de pneumologie et de rhinologie, avec une représentation internationale et une participation de patients. Les auteurs ont analysé les données disponibles sur le contrôle et la rémission dans l’asthme, la rhinosinusite chronique avec polypes et la rhinite allergique, en privilégiant les essais randomisés, les registres de vraie vie et les recommandations internationales.
Qui est EUFOREA ? European Forum for Research and Education in Allergy and Airway Diseases. C’est une organisation internationale à but non lucratif, fondée en 2015 sous droit belge, dédiée aux maladies allergiques et respiratoires chroniques : asthme, rhinite allergique, rhinosinusite chronique, polypose nasale et comorbidités associées. EUFOREA
La méthode n’est pas celle d’un essai clinique, mais celle d’un consensus structuré : revue préalable de la littérature, propositions de définitions, discussion, vote et reformulation progressive des énoncés. Elle a l’avantage de transformer des données dispersées en outils utilisables en pratique. Sa limite principale est l’absence de preuve directe pour certaines décisions, notamment la durée optimale des biothérapies, les modalités de décroissance thérapeutique ou les seuils biologiques prédictifs de rechute.
Pour replacer ce travail dans le paysage clinique, on peut le rapprocher des ressources GINA pour l’asthme et EPOS pour les rhinosinusites chroniques. La force du texte EUFOREA est de ne pas juxtaposer trois recommandations d’organes, mais de proposer une lecture intégrée.
Résultats
Le consensus retient quinze propositions principales. Le message central est simple : la rémission devient une cible thérapeutique, et pas seulement un heureux hasard réservé aux asthmes sévères ou aux polyposes.
- La rémission doit être recherchée quel que soit le niveau initial de sévérité, dès lors que le diagnostic et le phénotype sont correctement établis.
- L’objectif est d’induire la rémission, puis de la maintenir avec le traitement efficace le plus léger possible, en surveillant l’inflammation.
- L’asthme éosinophilique non allergique et la rhinosinusite chronique avec polypes sont considérés comme deux manifestations d’un même processus inflammatoire respiratoire.
- La rhinite allergique et l’asthme allergique sont envisagés comme un continuum clinique plutôt que comme deux maladies indépendantes qui se seraient croisées par hasard dans la salle d’attente.
- La rémission doit être évaluée sur au moins 12 mois, afin d’intégrer les variations saisonnières.
- Le rappel symptomatique recommandé est de 4 semaines, durée plus adaptée à la pratique courante qu’un suivi trop court ou trop fragmenté.
- Dans la rhinosinusite chronique avec polypes, la rémission associe contrôle durable, absence d’exacerbation, absence d’activité muqueuse significative à l’endoscopie et absence de corticoïdes systémiques pour les voies aériennes dans les 12 mois précédents.
- Dans l’asthme, la rémission associe contrôle symptomatique durable, absence d’exacerbation, fonction respiratoire stable au meilleur niveau personnel et absence de corticoïdes systémiques dans les 12 mois précédents.
- Pour l’odorat et la fonction respiratoire, les auteurs privilégient le « meilleur personnel » plutôt qu’un seuil théorique de population.
Ce dernier point est cliniquement important. Un patient avec remodelage bronchique ancien ou anosmie prolongée ne doit pas être jugé selon un idéal abstrait. La bonne question devient : a-t-il atteint son meilleur niveau réaliste, stable, sans exacerbation et sans recours répété aux corticoïdes généraux ?
Discussion
Ce consensus marque un déplacement utile. Il ne nie pas la logique des paliers thérapeutiques, mais il invite à ne plus confondre escalade et stratégie. Monter les traitements sans revoir le diagnostic, l’observance, la technique d’inhalation, l’exposition allergénique, la polypose ou l’inflammation de type 2 revient parfois à envoyer des renforts sur le mauvais front.
- La notion de rémission oblige à documenter correctement la maladie : symptômes, exacerbations, spirométrie, endoscopie nasale, olfaction, qualité de vie, éosinophiles sanguins, FeNO quand disponible.
- Elle oblige aussi à rechercher l’autre moitié des voies aériennes : bronches chez le patient polypeux, nez chez l’asthmatique, asthme débutant chez le rhinitique allergique.
- Elle redonne une place stratégique à l’immunothérapie allergénique, seule approche ayant démontré un effet prolongé après l’arrêt du traitement dans la rhinite allergique et la prévention de l’évolution vers l’asthme.
- Elle positionne les biothérapies comme des traitements capables d’obtenir une rémission sous traitement, notamment dans l’asthme sévère de type 2 et la rhinosinusite chronique avec polypes.
- Elle rappelle que les corticoïdes systémiques doivent rester des traitements de secours ou de transition, non une béquille chronique déguisée en stratégie.
La limite pratique est évidente : tout cela suppose une organisation coordonnée entre allergologue, pneumologue et ORL. Le patient, lui, ne sépare pas son nez de ses bronches. Il dort mal, respire mal, sent moins, tousse, s’essouffle ou s’épuise. La segmentation médicale peut alors devenir un facteur de perte de chance si personne ne rassemble le puzzle.
Autre prudence : la rémission n’est pas la guérison. Le consensus ne valide pas encore un arrêt systématique des biothérapies après un an, et aucun biomarqueur ne permet de prédire avec certitude qui rechutera après décroissance. La désescalade doit donc être progressive, individualisée et surveillée. Dans ce domaine, le zèle thérapeutique doit porter autant sur la précision du suivi que sur la prescription initiale.
Conclusion
Ce consensus propose une cible ambitieuse mais utile : ne plus seulement contrôler les maladies inflammatoires respiratoires chroniques, mais chercher une rémission durable, documentée et sobre en traitements. En pratique, cela impose de penser nez et bronches ensemble, de réduire l’usage des corticoïdes systémiques et de choisir plus tôt les traitements capables de modifier réellement l’histoire de la maladie.
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