Voici une étude qui laisse rêveur à plus d’un titre.
Tout d’abord, l’analyse du vocabulaire utilisé dans cet article américain permet de mesurer l’avance intellectuelle prise dans notre discipline en France (je dirais même plus : cocorico !). Le lecteur ne peut pas imaginer à quel point le traducteur (votre serviteur) a dû prendre sur lui pour ne pas trahir le texte original.
En effet, écrire « désensibilisation à l’aspirine » en 2009 me semble totalement incongru alors qu’il s’agit « d’induire une tolérance à l’aspirine », ce qui n’est pas la même chose, vous en conviendrez. D’ailleurs, le mot « désensibilisation » ne doit-il pas être formellement exclu de notre vocabulaire à présent lors d’un échange entre confrères ? D’accord, avec les patients ça évite de les embrouiller : les pauvres, ils arrivent devant nous en ayant déjà entendu tellement d’âneries, il est préférable d’user d’un vocabulaire qu’ils connaissent.
Dans le même ordre d’idée, l’expression « test de provocation » doit être bannie au profit des mots « test de réintroduction », ce qui est plus juste et surtout beaucoup moins stressant pour les patients… et le personnel soignant !
Ces remarques sémantiques faites, de quoi s’agit-il ici ? Tout simplement d’optimiser le choix des doses d’aspirine à administrer aux patients chez qui on souhaite induire une tolérance ultérieure afin de gagner du temps lors de la réalisation de celle-ci (sic).
Il semble logique de provoquer cette tolérance à l’aspirine chez des malades à la maladie respiratoire chronique exacerbée par ce médicament si des études ont fait la preuve du bénéfice thérapeutique de cette mesure dans la prise en charge globale de ces patients, ce qui n’est pas du tout dans nos habitudes de ce côté-ci de l’Atlantique.
Là où le bât blesse, c’est sur plusieurs points cruciaux.
Les patients recrutés présentent vraisemblablement des pathologies variées, non précisées, ce qui est bien dommage pour savoir si on peut les comparer entre eux. En effet, pourquoi diable utiliser les termes de « pathologie respiratoire chronique exacerbée par l’aspirine » de façon répétitive si ces individus présentent tout simplement un « asthme exacerbé par l’aspirine » ? Les auteurs ont-ils également inclus dans leur étude des BPCO, des dilatations des bronches, des patients présentant un reflux gastro-œsophagien majoré par l’acidité de l’aspirine ? Et que dire des patients n’ayant présenté aucune réaction à la dose de 650 mg alors même qu’ils sont réputés aggravés par l’aspirine. Autant de mystères.
Mon choix de parler de maladie respiratoire « chronique » est simplement dicté par le bon sens, une exacerbation laissant à penser en toute logique qu’il y a « quelque chose » de permanent. Mais est-ce le cas ? N’y a-t-il pas ici des patients dont la pathologie se résume à un bronchospasme déclenché par la prise d’aspirine en dehors de toute autre symptomatologie ?
L’induction d’une tolérance médicamenteuse signifie l’administration à dose croissante de ce médicament en restant en-deçà d’une dose déclenchante, jusqu’à l’obtention de la dose jugée optimale quant au bénéfice attendu, permettant ensuite une administration régulière bien tolérée. En résumé, c’est la même chose qu’une immunothérapie allergénique (voilà une dénomination qui a de la gueule, si vous me passez la trivialité de l’expression, en comparaison avec le mot désensibilisation !)
Un test de réintroduction à dose croissante, ça se passe de la même manière à part qu’on veut savoir quelle est la dose déclenchante chez un individu donné.
Dans le premier cas, on est dans un registre thérapeutique, et dans le second on raisonne en terme diagnostique : ce n’est pas pareil ! Pour les auteurs de cette étude il y a un télescopage permanent de ces deux notions, ce qui n’aide pas à la compréhension de leur propos.
Enfin, la prudence qui est de mise dans le test de réintroduction consiste justement à administrer la substance testée à dose croissante en raison de la classique relation dose-effet… ce qui est une excellente occasion d’induire une tolérance et donc de biaiser le résultat final !
Pour conclure, à propos de prudence, était-il bien raisonnable de réintroduire l’aspirine chez des patients dont le VEMS de base était inférieur à 80% de la valeur prédictive ?
Après tout ça, qui osera dire que notre discipline n’est pas une spécialité à part entière, extrêmement complexe ? Isn’t it ?
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