Des moisissures chez soi : une allergie peut-être, un problème d’environnement : sûrement !
Vous éternuez en découvrant des taches noires dans votre salle de bain, vous vous dites peut-être : ce ne serait pas la cause de mes allergies, ce truc ? En réalité, la présence de moisissures ne signifie pas automatiquement que vous êtes allergique. Ces champignons microscopiques adorent l’humidité et libèrent des spores qui peuvent, il est vrai, déclencher des réactions allergiques. Cependant, les symptômes liés à un logement mal aéré sont souvent multifactoriels. On pense notamment à l’irritation des muqueuses, aux composés organiques volatils, ou encore aux acariens qui adorent les milieux humides. Ce qui est certain, c’est que la présence de moisissures dans votre habitat révèle a minima un problème d’environnement intérieur.
Aujourd’hui, nous allons découvrir ensemble quand et comment suspecter une allergie aux moisissures. Nous ferons la connaissance des quatre “stars” des moisissures allergisantes et de leurs allergènes clés. Nous verrons aussi comment les diagnostiquer sans se perdre dans les méandres des tests. Enfin, et surtout, nous aborderons les solutions concrètes pour traiter les symptômes et assainir son logement.
Les 4 grandes “stars” des moisissures allergisantes
Si vous deviez retenir quatre noms de moisissures, ce seraient Alternaria alternata, Cladosporium herbarum, Aspergillus fumigatus et Penicillium chrysogenum. Chacune possède ses propres particularités et ses allergènes moléculaires bien identifiés.
- Alternaria alternata : la reine de l’été et de l’automne
Alternaria alternata est une moisissure qui domine particulièrement en été et au début de l’automne. Son allergène majeur s’appelle Alt a 1, une glycoprotéine acide reconnue par 80 à 100 % des patients sensibilisés à cette moisissure. Cet allergène est si spécifique qu’il sert même de marqueur pour confirmer une vraie allergie à Alternaria. Les spores d’Alternaria explosent littéralement en été et au début de l’automne, avec des pics dépassant souvent 500 spores par mètre cube, un seuil associé à l’apparition de symptômes comme la rhinite ou l’asthme. Attention, Alt a 1 peut aussi déclencher des réactions croisées avec certains aliments, comme le kiwi ou les tomates moisis.
- Cladosporium herbarum : la discrète mais omniprésente
Cladosporium herbarum est une moisissure discrète mais très répandue. Ses allergènes majeurs sont Cla h 1, Cla h 2 et Cla h 8, cette dernière étant une mannitol déshydrogénase. Cla h 8 est particulièrement intéressante car elle partage 75 % d’homologie avec Alt a 8 d’Alternaria, ce qui explique les réactions croisées fréquentes entre ces deux moisissures. Cladosporium se plaît aussi bien à l’extérieur, sur les plantes ou dans le sol, qu’à l’intérieur, sur les murs humides ou dans la poussière. Ses spores résistent même au froid et peuvent survivre sur de la viande congelée. Les symptômes qu’elle provoque incluent la rhinite, l’asthme, et parfois même des alvéolites allergiques.
- Aspergillus fumigatus : le double visage
Aspergillus fumigatus est une moisissure qui présente un double visage. Ses allergènes clés sont Asp f 1, Asp f 2, Asp f 3, Asp f 4 et Asp f 6. Ces protéines sont souvent impliquées dans l’aspergillose bronchopulmonaire allergique, une complication grave chez les asthmatiques ou les patients atteints de mucoviscidose. Aspergillus peut provoquer une allergie classique, mais aussi des infections ou des réactions toxiques chez les personnes fragiles. On le trouve souvent dans les systèmes de climatisation mal entretenus, les composts, ou les milieux très humides.
- Penicillium chrysogenum : la jolie moisissure bleu-vert
Penicillium chrysogenum est une moisissure bien connue pour sa couleur bleu-vert. Ses allergènes identifiés sont Pen ch 13 et Pen ch 18, des sérines protéases responsables de réactions IgE chez les asthmatiques. Ces allergènes se retrouvent aussi dans d’autres espèces de Penicillium. Penicillium se développe aussi bien à l’intérieur, sur les murs, le bois, les tapis ou les aliments comme les fromages à pâte persillée, qu’à l’extérieur, sur la végétation en décomposition. Attention, car Penicillium peut aggraver l’asthme et provoquer des pneumopathies d’hypersensibilité.
Symptômes : quand les moisissures jouent les trouble-fêtes
Les symptômes d’une allergie aux moisissures ressemblent souvent à ceux des autres allergies respiratoires. On retrouve notamment la rhinite, avec ses éternuements et son nez qui gratte ou coule, la conjonctivite, avec des yeux rouges et larmoyants, ou encore l’asthme, caractérisé par une toux, des sifflements et un essoufflement. Plus rarement, un eczéma peut aussi se manifester.
- Trois pièges à éviter :
- Le premier piège consiste à penser que des symptômes présents toute l’année ne peuvent pas être liés à une allergie. Si votre logement est humide, l’exposition aux moisissures est permanente, et les symptômes le sont aussi.
- Le second piège concerne les allergies alimentaires croisées. Bien que rares, elles sont possibles avec des aliments fermentés ou moisis, comme les fromages persillés, les saucissons, le kiwi ou les tomates.
- Le troisième piège, plus “médical”, est de confondre l’allergie IgE (éternuements immédiats, crise d’asthme) avec certaines pneumopathies d’hypersensibilité (plus tardives, avec fièvre, malaise et essoufflement), typiques des expositions professionnelles ou agricoles.
Quand ce n’est pas une allergie IgE : les maladies d’hypersensibilité de type III et les moisissures
Ici, on change de mécanisme : on n’est plus dans l’allergie “immédiate” aux IgE. Dans les hypersensibilités de type III, l’organisme fabrique surtout des anticorps IgG contre des particules inhalées (souvent des spores ou fragments fongiques). Ces IgG forment des complexes immuns qui activent le complément et déclenchent une inflammation des alvéoles : c’est la pneumopathie d’hypersensibilité (ou alvéolite allergique extrinsèque).
- Ce qu’il faut retenir, très concrètement :
- Les symptômes sont souvent décalés : typiquement 4 à 8 heures après l’exposition (pas dans la minute).
- On peut avoir : fièvre, frissons, courbatures, toux, oppression, essoufflement, parfois comme une “grippe” qui revient toujours après le même geste.
- Les expositions classiques liées aux moisissures :
- du foin/ensilage moisi (poumons de fermier),
- des fromageries (croûtes, caves humides, brossage/affinage : Penicillium et autres moisissures),
- certains milieux du coton ou textiles humides/stockés (moisissures et poussières organiques),
- compost, champignonnières, poussières de grains stockés, humidificateurs et climatisation mal entretenue.
- Le risque, si on laisse traîner : passer d’épisodes réversibles à une forme chronique avec atteinte pulmonaire persistante (d’où l’intérêt de reconnaître tôt).
Anecdote “le poumons de fermier”
Un patient agriculteur me consultait pour “asthme qui ne guérit pas”. Il décrivait une toux sèche et un essoufflement bizarres : pas pendant l’étable… mais plutôt en fin de journée, parfois la nuit. Et surtout, il ajoutait : “quand je rentre le foin, j’ai comme une grippe”.
En reprenant l’histoire, le scénario était très reproductible : 4 à 6 heures après avoir manipulé du foin moisi, il avait des frissons, un peu de fièvre, une oppression, puis une dyspnée marquée. Et… tout allait mieux quand il partait deux jours chez sa fille.
La suite est classique : on pense pneumopathie d’hypersensibilité (poumons de fermier), on documente (EFR, imagerie, avis pneumo, biologie), et le traitement le plus efficace fut… s’occuper de son environnement : modifier le stockage, éviter le foin moisi, protéger (FFP2) et réduire son exposition. Les sprays “anti-asthme” seuls n’auraient jamais réglé son problème.
Réactions alimentaires : l’anaphylaxie toute moisie
C’est rare, mais important à connaître : une sensibilisation aux moisissures peut parfois s’exprimer aussi par des réactions après ingestion. Deux scénarios existent.
- Réactivité croisée “moisissures/aliments”
Chez certains patients fortement sensibilisés, des allergènes fongiques peuvent “mimer” des protéines présentes dans des aliments. Le résultat est parfois bénin (démangeaisons buccales, urticaire), mais peut aussi devenir sérieux si le terrain est très réactif (asthme, cofacteurs).- Exemples typiques : fruits/produits altérés ou “un peu moisis”, aliments fermentés, certains fruits très mûrs, ou plats contenant des micro-fermentations.
- Allergie alimentaire vraie à une moisissure (et là oui, anaphylaxie possible)
Plus rarement, l’allergène n’est pas “l’aliment” mais la moisissure elle-même présente dans ou sur l’aliment : Penicillium, Aspergillus, Alternaria…- Exemples :
- fromages à pâte persillée (type bleu), croûtes/affinage,
- aliments contaminés par une moisissure (pain, fruits, confitures, fruits secs),
- produits fermentés où la flore fongique est en cause chez un sujet sensibilisé.
Dans ces cas, on peut observer des tableaux d’urticaire généralisée, d’angio-œdème, de gêne respiratoire… et des anaphylaxies. Un cas clinique récent a décrit une allergie alimentaire sévère liée à Penicillium chez un adolescent déjà sensibilisé aux moisissures, avec manifestations graves.
- Exemples :
- Signaux d’alerte :
- Réaction rapide après ingestion (minutes à 1 heure) avec : urticaire diffuse, gonflement des lèvres/visage, oppression, toux, voix qui change, malaise.
- Réactions répétées avec des aliments “moisis/fermentés”, ou au contact de fromages persillés/croûtes.
- Terrain à risque : asthme, antécédents de réactions systémiques, prise d’AINS, alcool, effort (cofacteurs possibles).
- Conduite pratique :
- Si suspicion d’anaphylaxie : urgence, et discussion d’une prescription d’adrénaline auto-injectable selon le risque.
- Bilan allergologique : tests orientés (IgE spécifiques aux moisissures, éventuellement exploration ciblée), et surtout corrélation clinique stricte : on ne traite pas une prise de sang, on traite une histoire reproductible.
- Mesure simple et efficace en attendant : éviter les aliments visiblement altérés, et prudence avec les fromages persillés si des réactions ont déjà eu lieu.
Pour aller plus loin
- Moisissures et sifflements : une affaire de dose ?
- Standardisation des extraits de moisissures : la quête du Graal !
- Asthme et allergie aux moisissures : le diagnostic est spore-tif !
- Acariens et tabac, moisissures et CO2 : les asthmatiques retiennent leur souffle...
- Premier cas d’allergie croisée entre champignon frais et moisissures
- Rhinosinusite chronique : mais arrêtez donc de sniffer des moisissures !
Conclusion : allergie, hypersensibilité, alimentation… et surtout : solutions
Pour les patients :
- Notez la saison, la météo, les lieux et ce qui améliore ou aggrave vos symptômes.
- Si votre logement est humide, aérez-le, réparez les fuites et assainissez-le. En cas de besoin, n’hésitez pas à vous faire aider.
- Si vous souffrez d’asthme, sachez que les moisissures, notamment Alternaria, sont associées à des exacerbations parfois sévères. Ne laissez pas traîner vos symptômes !
- Et si vous avez des épisodes “type grippe” qui reviennent après foin, cave, compost, fromagerie, textile humide : parlez-en, ce n’est pas “dans la tête”.
- Enfin, si des réactions surviennent après ingestion d’aliments moisis ou fermentés, pensez à en parler à votre médecin : une allergie alimentaire croisée ou une réaction aux moisissures elles-mêmes peut être en cause.
Pour les médecins :
- Pensez aux moisissures devant une rhinite ou un asthme, surtout en été-automne pour Alternaria, ou en cas d’habitat humide pour Aspergillus ou Penicillium.
- Les tests peuvent être imparfaits, mais un avis allergologique peut aider à y voir plus clair, surtout en cas d’asthme difficile ou de suspicion d’aspergillose bronchopulmonaire allergique.
- Gardez le réflexe “type III” si tableau retardé post-exposition (foins, coton, fromages, compost) : ce n’est pas la même maladie, ni le même levier thérapeutique.
- Enfin, interrogez sur les réactions alimentaires associées : une sensibilisation aux moisissures peut parfois se manifester aussi par des réactions à des aliments moisis ou fermentés.
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