5 janvier 2026 ·  · 93 lectures

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Et si une part de notre asthme dépendait de notre intestin ? L’article de Ting Zheng et collaborateurs, publié en 2025 dans Clinical and Translational Allergy, explore cette hypothèse fascinante, connue sous le nom de « axe intestin–poumon ». Il met en évidence le rôle clé du microbiote intestinal, de ses métabolites et même du système nerveux entérique dans la régulation de l’inflammation bronchique, depuis les formes Th2 éosinophiliques typiques jusqu’aux formes Th17 neutrophiliques résistantes. L’objectif est sans équivoque : passer d’un traitement uniquement symptomatique à une approche « étiologique », qui vise à rééduquer le système immunitaire pulmonaire par le biais du microbiote. Advances in the Gut‐Lung Axis and Bronchial Asthma:From Mechanisms to Therapeutic PotentialTing Zheng and al.

Méthode

  • Analyse exhaustive de la littérature, centrée sur les données humaines récentes (cohortes de naissance, études du microbiote intestinal et respiratoire) et les principaux modèles murins d’asthme allergique et non allergique.
  • Explication détaillée des mécanismes immunologiques de l’asthme (axes Th2/ILC2, Th1/Th17, rôle des alarmines épithéliales TSLP, IL-25, IL-33) pour mettre en évidence le lien entre l’intestin et les voies respiratoires dans la physiopathologie globale.
  • Résumé complet des travaux de « multi-omics »  :
    • Métagénomique et métatranscriptomique (structure et activité des microbiotes intestinal et respiratoire) ;
    • Métabolomique (acides gras à chaîne courte, acides biliaires, dérivés du tryptophane) ;
    • Immunomique et protéomique (profils de cytokines, chimiokines, marqueurs de barrière intestinale et bronchique).
  • Discussion sur les essais thérapeutiques ou précliniques ciblant le microbiote  : probiotiques, prébiotiques, interventions diététiques riches en fibres ou en polyphénols, métabolites purifiés (SCFA, dérivés du tryptophane), voire transplantation fécale.

Zoom immunologique : Th2/ILC2, Th1/Th17 et alarmines épithéliales

Au cœur de l’asthme « classique » à composante allergique, l’axe Th2/ILC2 demeure central : après exposition aux allergènes, l’épithélium bronchique agressé libère des alarmines (TSLP, IL-25, IL-33) qui activent les cellules lymphoïdes innées de type 2 (ILC2)et orientent les lymphocytes T CD4+ vers un profil Th2. Cela entraîne la production d’IL-4, IL-5 et IL-13, la commutation isotypique vers les IgE et le recrutement des éosinophiles, ce qui cause l’hyperréactivité bronchique. Ce schéma est complété par la mise en évidence de l’importance de l’axe Th1/Th17, en particulier dans les cas d’asthme à prédominance neutrophilique et résistant aux corticostéroïdes. Les cytokines IL-17A/F et parfois IFN-γ contribuent à une inflammation plus « sale », souvent associée au tabagisme, à la pollution ou aux infections chroniques. Les alarmines TSLP, IL-25 et IL-33 jouent un rôle de chef d’orchestre en amont. Produites par l’épithélium intestinal et bronchique, elles font le lien entre les agressions de barrière (dysbiose, virus, polluants) et l’activation des différentes voies immunitaires. Elles expliquent qu’un même signal digestif puisse déboucher sur un asthme plutôt Th2 éosinophilique chez l’un et Th17 neutrophilique chez l’autre selon le terrain et le contexte.

Pour mieux comprendre les méthodes

  • Métagénomique 16S / shotgun : séquençage massif de l’ADN bactérien pour décrire la composition du microbiote. Pour en savoir plus, consultez cette présentation pédagogique : Introduction à la métagénomique.
  • Métabolomique : mesure simultanée de centaines de métabolites (SCFA, acides biliaires, dérivés du tryptophane…) dans le sang, les selles ou les lavages broncho-alvéolaires. Voir Métabolomique.

Résultats

  • Côté intestin : une dysbiose précoce favorise l’asthme
    • Des études sur des groupes d’âge spécifiques montrent que le retard de maturation du microbiote pendant la première année de vie augmente le risque de développer de l’asthme et des allergies.
    • Les facteurs environnementaux tels que le mode d’accouchement, l’allaitement, l’utilisation d’antibiotiques, l’alimentation et l’exposition au « farm effect » influencent considérablement cet effet.
  • Produits métaboliques microbiens : acides gras à chaîne courte (SCFA), acides biliaires, tryptophane
    • L’acétate, le propionate et le butyrate sont généralement protecteurs :
      • ils augmentent les Treg (FoxP3+, IL-10) et diminuent l’inflammation Th2 ;
      • ils réduisent l’activité éosinophilique, la dégranulation mastocytaire IgE-dépendante et la production d’IgE par les plasmocytes.
    • Certains acides biliaires secondaires limitent l’activation des cellules dendritiques et du NF-κB, relaxent le muscle lisse bronchique et atténuent l’hyperréactivité.
    • Des dérivés du tryptophane (I3C, KYN, IAA) peuvent faire passer la réponse de Th2 vers Th1/Treg et favoriser la réparation de la barrière épithéliale via le récepteur AHR et l’IL-22.
  • Axe neuro-immun intestin–poumon
    • Le nerf vague et divers neuropeptides (VIP, 5-HT) transmettent les signaux bactériens. Ils peuvent activer la voie cholinergique anti-inflammatoire ou, au contraire, favoriser la contraction bronchique via la 5-HT.
  • Pistes thérapeutiques
    • Probiotiques et prébiotiques : résultats encourageants mais hétérogènes, avec un effet dépendant de l’espèce, de la dose et du moment de l’introduction.
    • Une alimentation riche en fibres et en polyphénols, tels que le resvératrol, a montré une amélioration de la perméabilité intestinale et une réduction de l’inflammation dans les modèles murins.
    • Transplantation fécale et thérapies helminthiques : actuellement peu convaincantes en pratique clinique.

Discussion

  • Une transformation profonde s’amorce
    • L’axe intestin–poumon offre un lien entre divers phénomènes épidémiologiques bien établis (utilisation précoce d’antibiotiques, alimentation pauvre en fibres, surpoids, pollution) et un fonctionnement immunitaire spécifique : dysbiose entraînant la production de métabolites nocifs ou insuffisants, ce qui perturbe les voies Th2/Th17/ILC2 et affaiblit les barrières épithéliales.
  • Vers un phénotypage du microbiote centré sur l’asthme
    • Les auteurs proposent d’inclure la signature microbiote/métabolites dans le phénotypage des asthmes sévères et réfractaires (à l’instar des biomarqueurs T2 classiques).
    • Objectif : identifier les patients susceptibles de bénéficier de stratégies ciblant le microbiote (régime, probiotiques, métabolites).
  • Limites actuelles
    • L’hétérogénéité marquée du microbiote intestinal entre individus (âge, sexe, ethnicité, comorbidités, médicaments, alimentation, environnement) rend difficile la normalisation des essais.
    • La prépondérance de données animales ou d’études observationnelles laisse planer un doute sur la causalité, en particulier pour les formes non-T2 de la maladie.
    • Les approches « lourdes » (transplantation fécale, helminthes) se révèlent peu efficaces et peu adaptables en pratique clinique.
  • Perspectives
    • Développer des interventions précoces (pendant la période néonatale) et personnalisées, fondées sur un profilage multi-omique standardisé.
    • Concevoir des « postbiotiques » (métabolites microbiens ou analogues) qui soient plus contrôlables que les probiotiques vivants.
    • Mieux intégrer les champignons, les virus et l’axe neuro-immun dans les futurs travaux.

Conclusion

Cette étude renforce l’idée que l’asthme, en particulier dans ses formes précoces et sévères, ne peut plus être considéré uniquement comme une maladie des voies respiratoires. Il s’agit plutôt d’une affection systémique dans laquelle l’intestin, l’alimentation, le microbiote et le système nerveux interagissent constamment avec l’arbre respiratoire. À court terme, ces données incitent à mieux documenter les expositions digestives (mode de naissance, antibiotiques, rythmes alimentaires, fibres, ultra-transformés) dans nos consultations d’asthme, en particulier chez l’enfant. À long terme, elles préparent l’introduction de méthodes supplémentaires, nutritionnelles, probiotiques et postbiotiques, qui seront combinées à l’arsenal courant (ICS, thérapies biologiques T2) pour atteindre deux objectifs : le contrôle des symptômes et la régulation durable du système immunitaire.

Le microbiote intestinal, l’obésité et les formes sévères d’asthme ont déjà été des sujets abordés sur allergique.org. Cet article apporte une perspective plus mécaniste et axée sur la médecine de précision.


Le mot de l'allergo

Pour l’allergologue de terrain, l’axe intestin–poumon a longtemps été considéré comme une belle idée de congrès. L’intérêt de l’étude de Zheng et coll. est de rendre l’information plus concrète en la liant aux phénotypes quotidiens. On y voit comment une épithélite chronique, via TSLP, IL-25 et IL-33, peut alimenter un asthme T2 éosinophilique dépendant des ILC2 et des Th2, mais également, dans d’autres contextes de dysbiose et de pollution, favoriser l’apparition de profils Th17 neutrophiliques beaucoup plus difficiles à contrôler. Autrement dit, un individu asthmatique, hypersensible, obèse, sous traitement par inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) et antibiotiques répétés ne se trouve pas dans la même situation immunologique qu’un adolescent atteint d’atopie « pure ».

Cela ne transforme pas instantanément notre arsenal thérapeutique, mais cela légitime de parler d’alimentation, d’antibiotiques, de microbiote et de barrière muqueuse au même titre que les étapes ICS/LABA ou les biothérapies anti-IgE/anti-IL-5/anti-TSLP. Pour les enfants, le message sur les 1 000 premiers jours (allaitement, diversification riche en fibres, activité extérieure) acquiert une profondeur immunologique qui peut aider à persuader les familles. Chez l’adulte, inclure quelques questions ciblées sur l’intestin dans le bilan d’un asthme difficile n’est probablement plus du luxe. L’objectif sera d’éviter l’euphorie entourant les probiotiques « miracles » et d’attendre des outils de typage du microbiote plus abordables, ce qui permettra de rendre cette approche véritablement individualisée.

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