La peur de l’arachide a été mesurée : les mamans des enfants allergiques sont les plus stressées de la famille…

mercredi 18 mars 2009 par Dr Gérald Gay1815 visites

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La peur de l’arachide a été mesurée : les mamans des enfants allergiques sont les plus stressées de la famille…

La peur de l’arachide a été mesurée : les mamans des enfants allergiques sont les plus stressées de la famille…

mercredi 18 mars 2009, par Dr Gérald Gay

Voilà une étude que personnellement je n’aurais jamais eu l’idée de réaliser. Il est donc probable que nous-autres médecins ne mesurons pas le stress familial généré par l’annonce du diagnostic tant redouté (lire la suite avec une voix sépulcrale) : « votre enfant est allergique à l’arachide… »

Impact de l’allergie à l’arachide sur la qualité de vie, le stress et l’angoisse de l’entourage familial de l’enfant. : R. M. King 1 , R. C. Knibb 2 , J. O’B. Hourihane 3

1 Women and Children Division, Southampton University Hospitals NHS Trust, Southampton, UK ; 2 Psychology Department, University of Derby, Derby, UK ; 3 Paediatrics and Child Health, University College Cork, Cork, Ireland

dans Allergy
Volume 64 Issue 3, Pages 461 - 468

- Objectifs :

  • L’allergie à l’arachide (AAA) est connue pour avoir une influence notable sur la qualité de vie (QDV) du sujet allergique, mais peu d’études ont analysé l’impact de cette allergie chez les proches du patient.
  • Nous avons donc souhaité analyser les conséquences de l’AAA sur la QDV et l’anxiété qui en découle pour les enfants qui sont AAA de manière avérée, leurs parents et la fratrie plus âgée.

- Méthodes :

  • Quarante-six familles dont un enfant est victime d’AAA ont complété des formulaires spécifiques permettant de mesurer la QDV, l’anxiété et le stress ressenti sur des échelles spécifiques.
  • Les enfants allergiques ont également rempli un questionnaire permettant d’évaluer leur propre QDV, tel que décrit in Pediatr Allergy Immunol ; 2003 ; 14 ; 378.
  • Les parents et la fratrie plus âgée que l’individu allergique ont été également invités à compléter un autre questionnaire de QDV issu du même article que ci-dessus.

- Résultats :

  • Les mères ont estimé leur QDV psychologique (P<0,01) et physique (P<0,05) significativement pire que les pères, et avaient également un score plus élevé que les pères en ce qui concerne l’anxiété (P<0,05) et le stress (P<0,001).
  • Les enfants victimes d’une AAA ont décrit une QDV pire que celle de leurs ainés tant pour leur santé (P<0,05) que pour leur vie scolaire (P<0,01) ou même la QDV en général (P<0,05) et leur terrain anxieux (P<0,05).
  • Les écarts principaux ont été établis dans les résultats obtenus entre les jeunes filles AAA et leurs grandes sœurs.
  • Les mères de famille ont estimé l’impact négatif sur la QDV de leur enfant allergique de manière plus importante que les ainés, les pères et même les enfants AAA eux-mêmes (P<0,01).

- Conclusions :

  • Les mères de famille ont clairement décrit une QDV pire que celle du père de l’enfant allergique, et souffrent d’une anxiété et d’un stress supérieur au leur.
  • Cette différence significative entre le vécu des parents est peut-être une caractéristique non négligeable dans la genèse du stress familial entraîné par l’AAA.
  • Les ainés ont une vision comparable à celle de leur benjamin AAA quant aux conséquences de cette allergie sur leur QDV, alors qu’il est possible que les mères surestiment cet impact sur leur enfant allergique.

L’arachide est sans aucun doute l’aliment réputé le plus à risque vital en cas d’allergie. Cette notion est aussi valable chez les profanes que chez les médecins.

Je ne sais pas si c’est avéré. Ca me semble difficile à prouver, un grand nombre d’incidents majeurs (ça veut dire mortels, mais c’est plus joli dit comme ça) ou gravissimes secondaires à une allergie alimentaire n’étant probablement pas référencés.

On peut imaginer des diagnostics méconnus ou erronés (combien d’individus sensibilisés ne le savent pas faute de tests ou même d’histoire clinique antérieure ?) Nous savons pourtant tous que n’importe quel aliment est susceptible d’entraîner lors de l’ingestion un choc anaphylactique irréversible. Nous avons les uns et les autres des souvenirs d’histoires de chasse (pour le lecteur non averti, ça signifie en jargon médical : « de cas anecdotiques ») survenues avec la viande de porc, le poisson, le blé, les fruits exotiques, et si je le voulais je pourrais tirer à la ligne un bon bout de temps !

Or donc, Dieu seul sait pourquoi, la cacahouète est réputée plus dangereuse que les autres aliments. Les mêmes personnes seront moins paniquées à la vue de troubles digestifs intenses accompagnés d’un malaise aigu que s’ils observent une simple plaque d’urticaire apparaître brutalement sur la joue de leur enfant.

L’histoire est stéréotypée : l’heure de l’apéritif est également celle où il est raisonnable qu’un petit enfant aille se coucher, soit pour avoir une durée de sommeil suffisante, soit pour éviter de voir ses parents en état d’ébriété, mais je m’égare. Or donc, papa ou maman qui vient de grignoter un biscuit à apéritif ou de croquer une cacahuète fait un bisou sur la joue de l’enfant qui serre son doudou contre lui (on s’y croirait, non ?), et dépose ainsi des particules allergéniques sur le fin épiderme du bambin. Si celui-ci est allergique à l’arachide, le résultat ne se fait pas attendre. Le parent a réalisé somme toute la même chose que nous : un test cutané !

Pour en revenir à l’étude considérée, les résultats ne me semblent guère surprenants, ce n’est pas pour rien qu’on parle d’instinct maternel mais jamais paternel. En revanche, on peut se demander légitimement si les coupables du stress engendré auprès de la gent féminine et de l’enfant allergique ne sont pas les médecins spécialistes eux-mêmes…

Je crois sincèrement que l’idée citée en préambule sur la croyance d’une dangerosité particulière de l’arachide amène le praticien qui pose le diagnostic à être très inquiétant dans son discours sur l’art de décrypter les étiquettes de supermarché ou de dégainer l’adrénaline plus vite que son ombre, d’ailleurs il va sans dire que le stylo auto-injecteur doit suivre l’enfant… comme son ombre. En tout cas beaucoup plus inquiétant que lorsqu’il prodigue des conseils pour une allergie alimentaire autre, toute histoire clinique antérieure ou mesure d’IgE sériques égales par ailleurs.

De plus, ce sont souvent les mamans qui accompagnent l’enfant en consultation et entendent ces propos alarmistes. Les papas auront droit à une transmission de l’information forcément différente puisque non vécue dans le cadre du cabinet médical et relatée par une maman qu’ils peuvent suspecter de noircir le tableau, ceci dit sans la moindre misogynie, j’aime trop les femmes pour ça !

Pour ma part, je tente de jongler entre une sous-estimation (qui serait coupable) des risques encourus, et des informations objectives sur le fait qu’une réaction allergique immédiate n’est en aucun cas synonyme de gravité. Qu’il existe un seuil de tolérance variable. Que bien des symptômes sont inquiétants, spectaculaires, impressionnants pour le patient et son entourage… ce qui ne veut pas dire sévère. Nous avons tous entendu des patients décrire des victimes d’urticaires géantes que le médecin diligenté par le SAMU a laissées au domicile armées d’un simple antihistaminique, ce qui témoigne bien de l’absence totale de signe de gravité.

Il me semble y avoir un abus de bon nombre d’entre nous de mettre en garde des mères de familles sur les risques liés aux « traces » d’arachide et autres « huiles végétales » dans 100% des cas où le diagnostic est posé. Une pratique permettant de réduire l’intensité du stress et de la nuisance sur la qualité de vie décrite dans l’article pourrait être une réintroduction systématique en milieu spécialisé, en commençant bien entendu par le test labial, etc. Le seuil de tolérance mieux connu, même si j’admets que celui-ci est à géométrie variable au fil du temps et dépend de nombreux cofacteurs que nul ne maîtrise, permettrait d’être moins systématique quant à la mise en garde d’un risque vital en cas de contact, même minime, ce qui est perçu comme une fatalité par le patient et sa famille. Ceux-ci ne retiennent finalement qu’une chose : toute ingestion, même d’une quantité ridicule, aboutira inévitablement à un choc gravissime pour lequel on espère que l’adrénaline, nouveau membre de la famille, permettra la réversibilité.

Enfin, je suis convaincu des conclusions de l’article, non pas en raison des résultats observés, mais de mon expérience personnelle en écoutant les patients exprimer leur angoisse de constater fortuitement que leur stylo d’adrénaline est périmé depuis quelques jours…

Les auteurs, quant à eux, me paraissent bien péremptoires eu égard à la signification statistique de leurs résultats. Je profite de l’occasion pour rappeler que le degré de signification « p » fait souvent l’objet d’interprétations erronées.

Classiquement, le seuil de la signification statistique est fixé à 5% PAR CONVENTION. Certains mathématiciens trouvent d’ailleurs ce chiffre trop élevé et lui préfèrent 1%.

La définition même de « p » est la plupart du temps méconnue et en tout cas mal interprétée. A l’occasion d’un congrès ou autre symposium, demandez donc innocemment à n’importe qui (excepté le conférencier, ces gens-là sont trop susceptibles quand ils ne savent pas répondre) pour quel raison tout l’auditoire ébaubi s’ébaudit devant un « p<0,05 ».

Vous entendrez entre autres âneries qu’il y a 95% de chance pour que les résultats des deux groupes comparés diffèrent. D’autres vous préciseront que la valeur de p représente la probabilité que les résultats de l’essai soient dus à la chance.

En réalité, la valeur de p est la probabilité d’observer un résultat sous l’hypothèse que seule la chance (les fluctuations aléatoires d’échantillonnage) explique ce résultat. Ce n’est pas du tout pareil quand on y réfléchit, une fois passée la migraine déclenchée par la lecture des dernières lignes…

Au total, je ne pouvais pas ne pas faire ce rappel vu la quantité hallucinante de résultats avec p<0,05 ou 0,01 obtenus dans cette étude. On est à la limite de la rigueur et du fameux seuil de signification. Je vous rappelle ce que j’écrivais quelques lignes plus haut : certains statisticiens émérites hurleraient de rire en lisant les conclusions d’une comparaison avec p<0,05. Et je vous fais grâce de la taille de l’échantillon, 46 familles. Là, le statisticien s’étouffe de rire !

Pour en revenir à l’immunologie, je confirme aux lecteurs allergiques à l’orthographe qu’on peut écrire cacahouète ou cacahuète, au choix, comme je me suis amusé à le faire plus haut. Il s’agit d’un mot d’origine aztèque. Aztèque frites, bien sûr, celles-ci étant cuites dans de l’huile d’arachide.